Pourquoi se tourner vers la marche en ville ?

Face à l’urgence climatique, à la congestion urbaine et à la lassitude générée par le bruit et la pollution, la marche apparaît comme l’un des gestes les plus simples, mais aussi les plus révolutionnaires pour la fabrique de la ville de demain. La marche ne se limite pas à un mode de déplacement « doux » : elle devient le symptôme d’une société urbaine qui cherche à renouer avec la proximité, la convivialité et la santé.

En 2021, la marche représentait en France près de 24% des déplacements quotidiens, devant la voiture dans les grands centres urbains (source : INSEE). À Toulouse, le schéma directeur piéton vise à augmenter sensiblement cette part, aujourd’hui estimée à 28% dans le centre-ville mais à moins de 10% dans certains quartiers périphériques (Mairie de Toulouse, 2023). L'enjeu n'est donc pas uniforme et implique un travail sur les pratiques et le cadre de vie.

Le diagnostic : comprendre les freins à la marche urbaine

Pourquoi, malgré les incitations, la marche reste-t-elle peu attractive, notamment dans les périphéries ? Plusieurs facteurs coexistent et se renforcent :

  • Discontinuité des cheminements piétons : trottoirs interrompus, carrefours dangereux, obstacles divers – le parcours du piéton est souvent semé d’embûches.
  • Manque de convivialité et de confort : l’absence d’ombre, de bancs, de protections contre la pluie ou la chaleur, décourage les trajets à pied en toutes saisons.
  • Fonctionnalité et temporalité : espaces monofonctionnels, peu animés hors des heures de bureau ou scolaires, ce qui renforce le sentiment d’isolement ou d’insécurité.
  • Pollution et nuisances : proximité avec des axes routiers, bruit et air pollué créent un environnement peu incitatif.

Quelques chiffres soulignent l’ampleur du défi : selon l’Enquête nationale mobilité de 2019, 40% des piétons français considèrent le manque de continuité comme leur principal frein.

Aménagement de l’espace public : quelles stratégies pour une ville marchable ?

Repenser la marche en ville, c’est d’abord agir sur l’espace public dans toutes ses dimensions. Plusieurs leviers majeurs apparaissent :

1. Prioriser le piéton dans la hiérarchie des modes

  • Développer des « zones de rencontre » (30 km/h) où la priorité piétonne est réelle, à l’exemple du centre historique de Grenoble ou de la rue Alsace-Lorraine à Toulouse.
  • Élargir et désencombrer les trottoirs : la place de la voiture stationnée est souvent un frein direct à la marche. À Barcelone, l’accroissement de 20% de la largeur des trottoirs a augmenté la fréquentation piétonne de 30% (Ajuntament de Barcelona, 2021).
  • Créer des traversées piétonnes en plateau, réhausser les passages au niveau du trottoir, et ralentir les flux automobiles aux intersections : autant de mesures appliquées à Strasbourg ou Nantes avec des effets notables sur la sécurité.

2. Offrir un environnement confortable et attrayant

  • Bancs, ombrages, fontaines, abris : le micro-mobilier urbain a un effet direct sur le temps et le plaisir de la marche. La ville de Milan s’est engagée à créer 20 000 nouveaux bancs d’ici 2026 (Comune di Milano).
  • Végétaliser massivement les rues : selon une étude de l’Atelier parisien d’urbanisme, une canopée urbaine de 40% peut faire baisser la température ressentie de 3 à 4°C l’été.
  • Miser sur l’éclairage adaptatif et la sécurité perçue, facteur clef notamment pour les femmes (80% d’entre elles déclarent éviter certains itinéraires de nuit, selon le Haut Conseil à l’égalité).

3. Réinventer la trame urbaine

  • À Toulouse, le projet de « micro-centralités » vise à ramener l’animation à moins de 10 minutes à pied de chaque habitant, sur le modèle du concept de la « ville du quart d’heure » développé par Carlos Moreno à Paris.
  • Activer les rez-de-chaussée, animer les rues par la présence de commerces, cafés, petits équipements : l’exemple du réaménagement de la rue Bayard illustre cette dynamique. Là où les vitrines restent vides, la marche perd son attrait.

Focus sur Toulouse : État des lieux et initiatives en cours

À Toulouse, la marche gagne du terrain, mais reste sous-exploitée dans les quartiers au-delà de l’hypercentre. La métropole a lancé en 2022 un plan d’action ambitieux, avec pour objectifs :

  • +20 km de « rues aux écoles » d’ici 2025 pour sécuriser l’accès aux établissements scolaires.
  • Création de 5 « promenades urbaines » reliant grands pôles et quartiers résidentiels.
  • Déploiement d’un mobilier urbain harmonisé, conçu pour répondre aux besoins des personnes à mobilité réduite (PMR) et des seniors — une cible essentielle, la part des plus de 65 ans devant passer de 13% à 17% de la population toulousaine d’ici 2030 (INSEE).

Cependant, la dimension de la marche comme vecteur de justice sociale reste fragile : dans les quartiers prioritaires, la part des déplacements à pied plafonne à 12%, faute d’espaces publics de qualité et de connexions directes aux services.

Quartier Part modale de la marche (% des déplacements) Part de la population à moins de 500m d’un service essentiel
Carmes 32% 89%
Mirail 11% 47%
Purpan 18% 52%
Capitole 36% 93%

(Source : Atelier Mission Mobilités, 2023)

Des leviers encore sous-estimés : expérimentation, participation et récit collectif

Réinventer l’espace public par l’expérimentation temporaire

Les « rues ouvertes » et aménagements éphémères (parklets, piétonnisations temporaires lors de festivals) offrent une base d’expérimentation rapide. À Paris, 65% des rues « ouvertes » aux piétons en 2023 ont finalement été pérennisées. Toulouse a commencé à expérimenter ce principe, avec par exemple la transformation ponctuelle de la rue de la Concorde. Ces démarches permettent d’observer, d’ajuster, de coconstruire.

Impliquer les habitantes et habitants : la marche, levier démocratique

  • Les budgets participatifs et appels à idées (« ma rue, mon idée ») ont permis de financer plus de 50 projets d’amélioration des cheminements piétons dans la métropole depuis 2020 (source : Toulouse Métropole).
  • L’enjeu est aussi de recueillir les « savoirs d’usage » - ressentis, usages réels, obstacles quotidiens - qui échappent souvent aux études techniques.

Changer le récit urbain : valoriser la marche comme art de vivre

Au-delà des plans et des mètres linéaires, la marche urbaine nécessite une nouvelle culture partagée. Célébrer la marche lors d’événements (Marche exploratoire, Semaine de la mobilité) et dans l’imaginaire collectif, c’est en faire une pratique désirable, choisie, et non subie. À Montréal, la création de parcours ludiques a fait bondir la fréquentation piétonne de 18% autour de certains parcs (Ville de Montréal, 2022).

Quelle vision pour la Ville Rose piétonne à l’horizon 2030 ?

Rendre la marche centrale dans l’espace public s’avère bien plus qu’un enjeu de mobilité. Elle impulse, par capillarité, un changement vers la ville apaisée, inclusive, écologique et prospère. Cela suppose un renversement de priorités, une attention à la diversité des publics, et un effort constant de dialogue entre urbanistes, usagers, élus.

Les défis restent immenses : lutte contre l’étalement urbain, adaptation climatique, égalité d’accès aux services, partage de l’espace dans un tissu urbain hérité d’autres âges. Mais les marges de manœuvre existent : penser les abords des écoles comme des places, les rues commerçantes comme des parcours de bien-être, et les quartiers périphériques comme des foyers de vie piétonne.

L’avenir de Toulouse, à l’image de nombreuses métropoles européennes, se jouera sur la capacité à donner envie de marcher, partout et pour toutes et tous. Plus qu’une tendance, la marche urbaine est le socle discret mais fondamental d’une ville qui ose se réinventer à hauteur d’habitant.

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