Le boom des trottinettes électriques à Toulouse, une révolution urbaine sous tension

Au fil des dernières années, Toulouse s’est imposée comme l’une des métropoles françaises les plus dynamiques en matière de nouvelles mobilités. De 2019 à 2023, la part des usagers de trottinettes électriques a quasiment doublé dans l’agglomération, passant de 1,5 % à 2,8 % des déplacements urbains (Enquête Mobilités - SMTC Tisséo 2023). Ce bond témoigne d’un engouement certain pour cette solution de mobilité “sur le dernier kilomètre”, mais soulève aussi de vives questions d’aménagement, de sécurité, et de cohabitation dans l’espace public.

Selon la mairie de Toulouse, on compte désormais plus de 5000 trottinettes en free-floating (location sans station d’attache) réparties dans la ville, hors trottinettes privées. Cette présence visible, parfois envahissante, interroge : comment garantir la sécurité des piétons, préserver l’esthétique urbaine et favoriser la cohabitation entre cyclistes, automobilistes et trottinettistes ? Avant de légiférer ou de restreindre, il convient de comprendre les contours, les paradoxes et les défis spécifiques liés à Toulouse.

Un espace public saturé : quelles conséquences pour la vie urbaine ?

La question de la régulation va bien au-delà d’une simple affaire de flux. En 2023, on a recensé à Toulouse 320 accidents impliquant des trottinettes électriques, dont 4 graves et 1 mortel, soit une hausse de 38 % sur un an (Direction départementale de la Sécurité Publique). Cette montée en flèche place Toulouse parmi les villes françaises les plus touchées par ce type d’accidents après Paris, Lyon et Marseille.

Les plaintes déposées auprès de la métropole Toulousaine mettent en avant trois difficultés majeures :

  • Le stationnement anarchique : trottinettes déposées sur les trottoirs, devant les entrées d’immeubles, gênant poussettes et personnes à mobilité réduite.
  • La cohabitation difficile sur les pistes cyclables : vitesse excessive, changements de direction brusques, non-respect des feux.
  • Le sentiment d’insécurité chez les piétons : traversées intempestives sur les zones piétonnes, choc et frôlements fréquents.

Ce diagnostic n’est pas propre à Toulouse, mais sa structure urbaine — rues étroites du centre historique, fortes densités autour des pôles universitaires, tourisme à pied — exacerbe ces problématiques. À l’été 2023, la Ville de Toulouse comptabilisait plus de 130 plaintes ou signalements par mois (source : Centre d’Appel Mairie).

Quel cadre légal aujourd'hui ? État des lieux

Depuis 2019, la réglementation nationale encadre l’usage des trottinettes électriques et engins de déplacement personnel motorisés (EDPM) : vitesse limitée à 25 km/h, interdiction aux moins de 12 ans, obligation d’emprunter les pistes cyclables quand elles existent, interdiction stricte sur les trottoirs sauf en cas d’arrêté municipal spécifique (source : Code de la route, décret 2019-1082).

Malgré ce socle, le contrôle effectif sur le terrain reste un défi. Moins de 300 procès-verbaux pour infraction à la réglementation trottinettes ont été dressés à Toulouse en 2022 (DDSP), soit moins de 1 % des infractions observées.

À ce jour, Toulouse a mis en place certains outils :

  • Un appel d’offres limitant le nombre d’opérateurs (deux en 2024 : Dott et Tier)
  • Déploiement de zones de stationnement dédiées (90 parkings à trottinettes dans l’hypercentre début 2024)
  • Pilotage numérique pour géolocaliser et sanctionner les mauvais stationnements (système GPS embarqué et reporting via application)

Ces mesures témoignent de la volonté municipale d’ajuster, mais aussi des limites du pilotage sans implication citoyenne ni ambition de transformation plus structurelle.

Comparatif : comment d’autres villes européennes s’y prennent

Pour prendre du recul, il est sain d’observer les stratégies déployées ailleurs :

Ville Réglementation Impact ou Résultat
Paris Interdiction du free-floating après référendum citoyen (2023) Baisse de 90 % des accidents liés aux trottinettes en 6 mois (source : Préfecture de police)
Berlin Zones de stationnement obligatoires, amendes automatiques par scan QR Réduction des trottinettes “à l’abandon” de 45 % en un an
Valence (Espagne) Vitesse limitée à 10 km/h dans les centres piétons, partenariat avec les universités pour évaluer les flux Cohabitation apaisée, meilleure acceptation sociale

Ces exemples montrent que la concertation, la mise à l’essai locale (sandboxing réglementaire), et l’implication des citoyens sont autant d’outils puissants pour une régulation sur mesure.

Quelles pistes pour Toulouse ? Entre innovation, citoyenneté et ambition urbaine

Au-delà de l’application à la lettre du Code de la Route, la régulation des trottinettes à Toulouse doit s’appuyer sur une palette d’outils adaptée au contexte métropolitain. Plusieurs axes complémentaires émergent de l’analyse :

1. Penser le stationnement comme un enjeu urbain majeur

  • Multiplier les espaces dédiés et rendre leur usage obligatoire via la technologie : plusieurs grandes métropoles imposent désormais le fin de trajet une fois la trottinette déposée dans une zone validée par GPS. Cette technologie pourrait être étendue à Toulouse pour limiter l’occupation aléatoire du trottoir.
  • Repenser la largeur et la place des espaces publics : vers des “modules trottinettes” inspirés du mobilier pour vélos, notamment à proximité des transports en commun, campus et pôles tertiaires.

2. Dissuader par la sanction mais aussi par la pédagogie

  • Sanctions automatiques pour stationnement gênant, comme à Berlin.
  • Mise en place de partenariats pédagogiques entre opérateurs, écoles et associations d’usagers (ateliers de prévention, mini-formations “bon usage”).
  • Campagnes de sensibilisation ciblées sur les zones à risques, couplées à des opérations de contrôles renforcés lors des pics de fréquentation (sorties de soirées, événements universitaires…)

3. Adapter la vitesse et les règles selon les zones

  • Limiter à 10-15 km/h les vitesses autorisées dans le centre piétonnier ou près des établissements scolaires, grâce à un bridage à distance des trottinettes en location (expérimenté à Madrid ou Bordeaux).
  • Évaluer et cartographier les zones “grises” d’utilisation (parcs, berges, rues commerçantes) pour ajuster la signalisation et les règles.

4. Donner une voix aux usagers et aux riverains

  • Construire avec les Toulousains des comités de suivi, composés d’habitants, d’associations de personnes à mobilité réduite, d’étudiants et de commerçants. Plusieurs villes scandinaves pilotent ainsi leurs stratégies de micro-mobilité.
  • Lancer un portail numérique pour recueillir les retours, signaler les problèmes, proposer des améliorations : outils interactifs, cartographie participative, votes citoyens sur les zones à surveiller.

5. Piloter, évaluer, ajuster… et ne pas figer la régulation

  • Collecter et ouvrir en open-data des statistiques fines : accidents, stationnements, flux horaires et journaliers… (inspiré des “mobilités intelligentes” à Barcelone, voir Barcelona Data Commons)
  • Prévoir une clause de revoyure tous les 18 mois, intégrant retours d’expérience, innovations technologiques et nouveaux besoins (exemple : déploiement des casques connectés, développement de la trottinette “cargo”, etc.)

Pour une mobilité partagée et inclusive : quels horizons pour la Ville Rose ?

La question de la régulation des trottinettes électriques cristallise à Toulouse les tensions, mais aussi le potentiel inhérent aux mobilités nouvelles. L’expérience de Paris rappelle qu’un “stop net” peut répondre à une exaspération citoyenne, mais ne règle pas l’enjeu plus large d’inclusion, d’accessibilité, ni de cohérence des mobilités.

Pour Toulouse, la période qui s’ouvre est celle de l’invention : inventer une manière de réguler sans brider, de responsabiliser sans exclure, d’innover tout en préservant le patrimoine des rues. Car si la métropole toulousaine reste pionnière en matière d’urbanisme expérimental (aéropôle, écoquartiers, piétonnisation progressive), elle est aussi attendue sur sa capacité à tisser un récit commun autour de ces nouvelles pratiques.

Les trottinettes électriques offrent une opportunité : celle de repenser la fabrique de la ville, en intégrant l’usager, le riverain, la technologie et le droit dans un même écosystème. En refusant la fatalité du désordre, Toulouse peut inspirer, à sa manière, la mobilité urbaine de demain. Il reste à inventer un modèle toulousain, hybride, ouvert, évolutif… et fidèle à l’esprit d’innovation de la Ville Rose.

Sources principales : Tisséo, Code de la route, Préfecture de police de Paris, Ville de Berlin, Ville de Madrid, Centre d’Appel Mairie de Toulouse, DDSP Haute-Garonne, Barcelona Data Commons, Ville de Bordeaux, Le Monde (mai 2023), La Dépêche du Midi.

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