Pourquoi parler de densification aujourd’hui ?

L’urbanisation rapide des métropoles comme Toulouse pose un défi que l’on ne peut plus contourner : comment accueillir plus d’habitants sans étendre indéfiniment nos villes ? Le modèle du pavillonnaire, encore très présent dans la périphérie toulousaine, montre ses limites : artificialisation des sols, dépendance accrue à l’automobile, infrastructures saturées, difficulté à préserver espaces naturels ou agricoles.

L’État français, via la loi Climat et Résilience, s’est engagé à atteindre le « zéro artificialisation nette » (ZAN) d’ici 2050. L’objectif est clair : stopper l’étalement urbain, densifier l’existant et repenser la fabrique de la ville (source : Legifrance). Toulouse Métropole s’est d’ailleurs fixé comme cible de limiter à 1 500 hectares l’artificialisation supplémentaire d’ici 2031 (Toulouse Métropole).

Reste à trancher une question épineuse : quelle densité et surtout quelles formes urbaines choisir pour conjuguer densification et qualité de vie ? Les débats sont vifs entre partisans du « grand ensemble », défenseurs d’une densité douce, et promoteurs d’un urbanisme sur-mesure.

Densité : de quoi parle-t-on vraiment ?

La densité en ville ne se résume pas au nombre d’étages ou à la hauteur des immeubles : il s’agit d’une notion plurielle. Trois grands types de densités sont généralement mesurés :

  • Densité brute : nombre d’habitants ou de logements par hectare, incluant voiries et espaces non bâtis.
  • Densité nette : même calcul mais en ne prenant en compte que le bâti et son foncier direct.
  • Densité perçue : impression subjective d’« entassement » ou, au contraire, de « respiration » dans un quartier.

Par exemple, la densité brute moyenne dans Toulouse intra-muros tourne autour de 52 habitants par hectare, tandis que certains quartiers de la périphérie toulousaine affichent à peine 10-15 habitants par hectare (INSEE).

Or une même densité peut aboutir à des ambiances urbaines très différentes selon la présence de végétation, la diversité architecturale, l’échelle des bâtiments, l’animation des rez-de-chaussée ou encore les usages collectifs.

Tour d’horizon des grandes formes de densification

La densification peut prendre de multiples visages : des tours jusqu’à la densité douce et horizontale. Chacune de ces formes a ses vertus, ses limites… et répond à des contextes différents.

1. Les tours et grands ensembles : verticalité sous conditions

  • En France, la densification « par le haut » évoque souvent les grands ensembles construits entre les années 1950 et 1980. Ceux-ci peuvent atteindre 200 à 400 logements par hectare. Pourtant, ils sont loin de faire l’unanimité : phénomènes d’anonymat, enclavement, problèmes de gestion des espaces communs, difficultés d’accueil d’activités en rez-de-chaussée (Cairn.info).
  • Certaines réussites existent cependant : à Vienne, les tours sociales du 22e arrondissement s’insèrent dans de vastes parcs et bénéficient de services partagés (CECI).
  • À Toulouse, rares sont les opérations entièrement verticales hors du centre – la nouvelle tour Occitanie, à Matabiau, cristallise d’ailleurs critiques et attentes tant sur la skyline que sur son raccord avec le tissu urbain existant.

2. L’îlot compact et traversant : un modèle européen

  • Le plan en « îlot fermé », hérité du XIXe siècle (faubourgs parisiens, barcelonais ou berlinois), offre une densité forte - autour de 200 logements/ha -, avec une rue animée, des cours végétalisées, une mixité de rez-de-chaussée commerciaux et de logements.
  • Il s’adapte aujourd’hui dans des versions revisitées : îlots ouverts, alignements plus aérés, « briques » modulaires connectées par des circulations piétonnes.
  • Citons le quartier Borderouge à Toulouse ou Andromède à Blagnac qui expérimentent ces modèles, tout en tâtonnant sur la question de la diversité architecturale et de la qualité des espaces intermédiaires.

3. La densité douce ou "urbanisme de la dent creuse"

  • Il s’agit ici de compléter la trame urbaine existante par de petites opérations de logements groupés, de divisions parcellaires ou de constructions sur des « dents creuses ».
  • Cette approche, pratiquée à Montreuil, Grenoble ou Nantes, limite les ruptures d’échelle et préserve la porosité de la ville. On parle alors d’une densité de 50 à 70 logements/ha, jugée acceptable par beaucoup (ADEME).
  • Mais elle suppose une planification fine et un dialogue permanent avec les habitants pour éviter la résistance face à la transformation de quartiers « pavillonnaires ».

4. Les écoquartiers et la mixité des formes

  • Des projets comme la Cartoucherie à Toulouse, l’écoquartier Ginko à Bordeaux ou Confluence à Lyon, misent sur la diversité des formes : intermédiaires, plots, petits collectifs, maisons de ville superposées…
  • L’objectif affiché est de ne plus opposer densification et qualité de vie, mais de les articuler par la nature intégrée, la gestion des eaux pluviales, la modularité des logements et le foisonnement d’usages partagés.
  • À la Cartoucherie, la densité atteint plus de 100 logements/ha mais 30 % de la surface demeure affectée aux espaces ouverts, équipements ou tiers-lieux.

Atouts et gardes fous de chaque option

Forme urbaine Points forts Points de vigilance
Tours / verticalité Libère du sol, permet jardin public, visibilité de la ville Isolement social, ombre portée, gestion coûteuse, contestation du voisinage
Îlots compacts Ancrage urbain, mixité des usages, espaces partagés protégés Peut générer un sentiment d’enfermement, difficulté à ventiler/lumineux si mal conçu
Densité douce Respect du tissu existant, insertion progressive Risque de « sous-densification » si obstacle NIMBY, peu rentable financièrement
Écoquartiers/mélange Qualité de vie, modularité, nature, sociabilité Risque de gentrification, coût de construction élevé, mise en œuvre délicate

Des exemples révélateurs, ici et ailleurs

  • Toulouse : la Zac Cartoucherie vise à loger 7 000 habitants sur 33 hectares, avec une large part d’espaces ouverts et un pari sur la diversité des profils résidentiels (Ville de Toulouse). Le quartier Borderouge illustre quant à lui les atouts… et faiblesses de l’îlot ouvert : qualité des espaces mais aussi sentiment d’aseptisation.
  • Barcelone : les « superblocks » expérimentent une densification de la mobilité piétonne et de l’espace public, sans augmenter la verticalité, mais en requalifiant l’existant (Superilles Barcelona).
  • Copenhague : le port réaménagé multiplie les gabarits intermédiaires (4-6 étages), le front d’eau actif, et des micro-parcelles partagées (Copenhagen Capacity).
  • Île-de-France : la stratégie de densification douce par “reconquête des lots de fond de parcelle” a permis de renouveler 26 000 logements entre 2006 et 2016 (INSEE).

Facteurs de réussite d’une densification harmonieuse

  • Qualité des espaces publics et partagés. 60% des habitants placent en priorité la présence de squares, jardins ou rues apaisées, loin devant la simple surface de leur logement (Fondation Abbé Pierre 2022).
  • Mixité fonctionnelle. Plus les quartiers offrent des commerces, équipements publics, emplois sur place, plus la densité est acceptée, selon une étude parisienne de l’APUR : on y relève 100% d’acceptabilité dans le Marais (200 hab/ha) contre 53% dans le 17e excentré (APUR).
  • Articulation avec les transports publics. A Lyon, la proximité directe d’un métro ou tramway double l’acceptation des formes urbaines denses (L’Étudiant / Urbanisme).
  • Diversité du parc et dialogue citoyen. Les formes très homogènes sont moins bien vécues que les tissus diversifiés avec cohabitation de logements sociaux, intermédiaires, maisons en bande et petits collectifs.

La clef réside donc moins dans une recette miracle ou la répétition d’un modèle, que dans la capacité à combiner échelles, usages et ancrages. Repérer le potentiel de chaque quartier – sa topographie, ses réseaux, sa sociabilité – et « densifier » à partir de là, pas à pas.

Ouverture : densifier, oui, mais avec quelles ambitions pour Toulouse ?

En 2030, la métropole toulousaine approchera des 1,5 million d’habitants, contre 1,3 million aujourd’hui (INSEE). Loger, accueillir, offrir espaces publics et vies de quartier : les défis se cumulent. Mais Toulouse, par son identité de ville de briques, son goût pour la « rue animée », la porosité entre ville et campagne, peut tracer une voie propre : mélange d’îlots compacts réinventés, de densité douce, d’écoquartiers ouverts sur la Garonne, d’espaces publics requalifiés.

L’enjeu n’est pas tant de « choisir » la tour, le pavillonnaire dense ou la superposition d’usages, que de poser la question du sens : de quelles formes urbaines voulons-nous être les héritiers ? Et, peut-être plus encore, de quelles formes voulons-nous être, ensemble, les artisans ?

À l’heure où chaque projet peut faire débat, la discussion sur la densification ne se résume pas à une affaire de chiffres ou de plans d’urbanisme. Elle relève de l’imaginaire, de la qualité de l’accueil, et du rapport collectif à une ville vivante, adaptable, partagée.

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